Texte écrit par Émile Poulat, directeur d’étude à l’École des Hautes études en Sciences sociales
Aucune rue à Paris, ni en France, ne porte le nom d’Alfred Loisy qui a pourtant laissé dans l’histoire un nom inoubliable. Voici exactement un siècle, il était le personnage central, à son corps défendant, d’un choc dramatique entre la culture catholique traditionnelle et la nouvelle culture laïque, issue des Lumières et de ses effets au sein de l’Église catholique.
Ce choc de la culture héritée avec la culture moderne a trouvé tout naturellement son nom : le modernisme, dont le pape a solennellement condamné les « erreurs » par l’encyclique Pascendi, le 8 septembre 1907. Mais avant de dire « modernisme », on a commencé par dire loisysme, et même, par une métathèse naturelle, « loysisme ».
De quoi s’agissait-il ? La Bible était l’ouvrage de référence de toute culture chrétienne. Elle était à la fois – et, semblait-il, inséparablement – parole de Dieu et représentation du monde, la première garantissant la seconde. Cette représentation du monde a été mise en cause par ce qu’on a appelle les découvertes de la science et, corrélativement, la formation d’un esprit nouveau dit scientifique, fondé sur l’observation et l’expérimentation. Le premier coup de tonnerre dans un ciel serein fut l’affaire Galilée, c’est-à-dire la nouvelle astronomie. Le second sera l’apparition de la paléontologie, remettant en cause l’ancienneté de l’homme et donc la date de la création du monde. Le troisième sera Darwin et l’évolution des espèces, par opposition au « fixisme » et au « créationnisme » attribué à la Bible.
D’environ 4000 ans avant l’ère chrétienne, nous en sommes ainsi progressivement venus à douze ou quinze milliard d’années, et du système héliocentrique à des milliards de galaxies. C’est dire l’ampleur de la « révolution scientifique ». Mais la nouvelle culture ne s’en tenait pas à ces modifications de notre image du monde. Avec le développement des sciences historiques fondé sur l’étude critique des documents hérités du passé, c’est la Bible elle-même et son texte qui vont se trouver au cœur d’une étude fondée sur le libre examen. Celui-ci souleva des problèmes et aboutit à des conclusions qui entrèrent bientôt en conflit avec l’enseignement ecclésiastique et, inévitablement, élargit son champ à l’histoire des origines chrétiennes, de l’Église ancienne et des formulations dogmatiques. En France, deux noms jalonnent cette histoire : au XVIIe siècle Richard Simon (1638-1712), combattu par Bossuet ; au XIXe siècle, Ernest Renan (1823-1892), professeur au Collège de France.
Cet esprit nouveau et ces méthodes nouvelles se heurtèrent d’abord à une opposition radicale de l’Eglise catholique et de ses théologiens. Très vite pourtant, se manifesta la conviction qu’il fallait apprendre à faire la part des choses et en tirer les conséquences, avec plus ou moins d’audace. Après Renan, trois grands noms se détachent dans cet effort : Mgr Louis Duchesne (1843-1922), directeur de l’École française de Rome de 1895 à sa mort, auteur d’une Histoire ancienne de l’Eglise dont les trois volumes parus furent mis à l’index en 1911 ; le Père Marie-Joseph Lagrange (1855-1938), religieux dominicain, fondateur en 1890 de l’Ecole biblique de Jérusalem ; Alfred Loisy (1857-1940), champenois d’origine, plus précisément du Perthois durablement marqué par le jansénisme, ordonné prêtre en 1879, deux ans curé de campagne, dont toute la vie a été consacrée à l’étude critique de l’Ancien et surtout du Nouveau Testament, ainsi qu’à celle des origines chrétiennes. Maître de conférences, puis professeur au jeune Institut catholique de Paris en 1882, il sera destitué de son enseignement en 1893, mis à l’Index en 1903, excommunié en 1908, professeur d’histoire des religions au Collège de France de 1909 à sa retraite en 1931.
Sa dramatique histoire personnelle est inséparable de son œuvre scientifique, considérable, et de la crise moderniste traversée par l’Église catholique. L’histoire de cette crise – en France et en Italie au premier chef – a donné lieu a d’abondants travaux depuis près d’un demi-siècle, sans pourtant réussir à être véritablement intégrée dans les Histoire du catholicisme contemporain ou les Histoire religieuse de la France contemporaine, dont nous disposons. Pour évaluer sérieusement l’apport et l’actualité d’Alfred Loisy, il nous faudrait une histoire interne de ce vaste mouvement intellectuel qui, depuis un siècle, a profondément transformé la culture catholique et du renouvellement de l’exégèse biblique telle qu’elle se pratique aujourd’hui en son sein. Nous sommes loin du compte : ce n’en est pas moins une condition essentielle pour échapper aux fantasmes que continuent de susciter le mot de modernisme et le nom de Loisy, où le réflexe tien lieu de pensée.
Loisy était un esprit, froid et droit, mais tout en nuances. Son évolution religieuse a déconcerté et elle a interféré confusément avec son souci d’objectivité savante. Lui-même a décrit en 1937 son itinéraire personnel comme un passage « de la croyance à la foi ». Il n’a cessé de dénoncer les limites de la raison et d’affirmer la nécessité de la religion, une « religion de l’humanité » qu’il inscrivait dans le prolongement de la piété de ses ancêtres paysans. Il a d’ailleurs tenu à bien marquer, sur sa pierre tombale, que, si l’Église l’avait exclu de sa communauté, il était lui-même demeuré fidèle, de son mieux, à ses engagements, sans rupture dans sa vie.
