Chronologie des étapes qui menèrent à son excommunication
d’après le texte d’Alfred Loisy découvert par Émile Poulat et publié dans son ouvrage Critique et mystique (Le Centurion, 1984)
1889-1890 : Alfred Loisy accepte la chaire d’Ecriture sainte à l’Institut catholique de Paris
« …mon programme comportait pour chaque année scolaire l’examen d’une question générale d’introduction et l’exégèse d’un livre (ou partie notable d’un livre) biblique, l’ensemble devant former avec le temps, une histoire et un commentaire de la Bible »
Six questions guident sa recherche :
• Comment convient-il d’apprécier la notion d’inspiration divine du point de vue de la critique historique et philosophique ?
• Comment le recueil divinement inspiré dit Canon des Ecritures s’est formé, puis conservé et quelle est l’autorité réelle, historique de ces collections dites canoniques et censées normatives ?
• En quelles langues ces livres ont été composés et traduits et dans quelle mesure la transmission de leur texte nous est-elle garantie ?
• Quel caractère et quelle authenticité convient-il de leur attribuer ?
• Quels renseignements peut-on extraire de ces livres quant à l’histoire ancienne d’Israël et à celle du christianisme naissant ?
• Comment une exégèse critique et historique se dégage peu à peu de l’exégèse traditionnelle et théologique et acquiert-elle l’autonomie de sa méthode et de ses conclusions ?
Octobre 1892 : « le Supérieur de Saint Sulpice, M. Icard, interdit à ses étudiants mon cours d’Ecriture sainte parce que j’avais contesté le caractère historique des premiers chapitres de la Genèse »
1893 : Les évêques protecteurs de l’Institut catholique retirent à Loisy l’enseignement de l’Ecriture sainte.
Novembre 1893 : on lui interdit l’enseignement des langues (hébreu et assyriologie)
15 octobre 1900 : un article de Loisy sur « La religion d’Israël, ses origines » paru dans la Revue du Clergé français est censuré par une lettre du cardinal Richard, archevêque de Paris, au directeur de la Revue le 23 octobre 1900. On y lisait que « les premiers chapitres de la Genèse ne nous apprennent pas et ne veulent pas nous apprendre dans quelles circonstances l’homme et le religion firent leur entrée dans le monde… ils « nous font seulement entendre que l’homme parut sur la terre par la volonté et la vertu de Dieu… »
1902 : parution de « L’Evangile et l’Eglise »
1903 : « Autour d’un petit livre »
« ma critique des Evangiles, encore assez circonspecte, était plus hardie en plusieurs points que celle de Harnack, et ma défense de l’Eglise romaine impliquait l’abandon des thèses absolues que professe la théologie scolastique touchant l’institution formelle de l’Eglise… l’immutabilité des dogmes… »
15 janvier 1903 : censure (provoquée par Rome) de « L’Evangile et l’Eglise » par le cardinal Richard
16 décembre 1903 : condamnation solennelle de cinq ouvrages de Loisy par décret du Saint Office, approuvé par Pie X le 17décembre (La religion d’Israël, Etudes évangéliques, L’Evangile et l’Eglise, Autour d’un petit livre, La Quatrième Evangile). Ouvrages remplis d’erreurs graves concernant « la révélation primitive, l’authenticité des faits et enseignements évangéliques, la divinité et la science du Christ, la résurrection de Jésus, l’institution divine de l’Eglise, les sacrements »
« L’excommunication majeure avait été lancée contre moi parce que je consentais seulement à une soumission disciplinaire, en réservant mes opinions d’historien et que l’on exigeait le désaveu complet des livres condamnés et de leur contenu »
Mars 1904 : la sentence est suspendue parce que Loisy avait spontanément renoncé à l’enseignement qu’il donnait comme conférencier à l’Ecole pratique des Hautes Etudes depuis la fin de l’année 1900.
4 juillet 1907 : condamnation définitive du « modernisme catholique » par le décret Lamentabili « la plupart des propositions du décret avaient été extraites de L’Evangile et l’Eglise et d’Autour d’un petit livre » et par l’Encyclique Pascendi (8 septembre 1907) où Loisy était pareillement visé
12 janvier et 23 février 1908 : deux lettres dans lesquelles Loisy refuse de souscrire aux actes pontificaux
7 mars 1908 : l’excommunication nominative est prononcée
| Décret d’excommunication prononcé par la Sacrée Congrégation du Saint Office Tout le monde sait que le prêtre Alfred Loisy, habitant actuellement dans le diocèse de Langres, a enseigné et publié plusieurs choses qui ruinent les fondements principaux de la foi chrétienne. Toutefois, on espérait encore que, peut-être trompé par l’amour de la nouveauté plus encore que par la mauvaise volonté, il se conformerait aux récentes déclarations et prescriptions du Saint-Siège en cette matière, et c’est pourquoi jusqu’ici on avait réservé les plus graves sanctions canoniques ; mais il est arrivé au contraire, qu’au mépris de tout, non seulement il n’a pas abjuré ses erreurs, mais qu’il les a confirmées avec obstination dans de nouveaux écrits et dans des lettres aux supérieurs. Comme il est donc tout à fait manifeste qu’après les avertissements canoniques formels, il s’obstine dans ses erreurs, la Suprême Congrégation de l’Inquisition, pour ne pas manquer à sa charge, et sur mandat exprès de Notre Saint Père Pie X, a prononcé la sentence de l’excommunication majeure contre le prêtre Alfred Loisy, nommément et personnellement. Elle déclare solennellement qu’il est frappé de toutes les peines encourues par ceux qui sont excommuniés publiquement et que, par suite, il est à éviter et qu’il doit être évité par tous. Donné à Rome, au palais du Saint Office, le 7 mars 1908. Pierre Palombelli S.R. et Univ. Inquisitionis Notarius |
Disposition d’esprit d’Alfred Loisy avant l’excommunication
Durant les derniers jours de février, où j’attendais le jugement qui me retrancherait de l’Eglise romaine, mes forces physiques, dont je n’ai jamais eu grande provision, tombèrent tout à coup, et cette circonstance influa certainement sur les décisions que je pris alors. Il me sembla, et c’était vrai, que, l’excommunication intervenant, ma santé ne me permettrait pas de continuer, au milieu du bruit qui ne manquerait pas d’en résulter, mes travaux et mon enseignement. Déjà mon cours à l’Ecole pratique des Hautes Etudes était envahi par une véritable foule, d’ailleurs sympathique ou tout au moins respectueuse, mais dont la seule présence me fatiguait singulièrement : ce n’est pas pour ces curieux que je voulais parler. Au lieu de les disperser, l’excommunication les multiplierait. Inconvénient non moins grave à mes yeux, le Section des Sciences religieuses, qui n’avait pas jugé bon de m’agréger définitivement à elle en 1901, pouvait être disposée à le faire en 1904, et il ne plaisait pas de paraître chercher par l’excommunication un honneur qui m’avait d’abord été refusé. Je n’étais pas non plus sans préoccupation des conséquences que pourrait avoir ma sortie de l’Eglise, dans certaines conditions, pour ceux, grands et petits, qui m’avaient suivi, encouragé, soutenu ou protégé.
Alfred Loisy, Choses passées, Paris, Ed. Emile Nourry, 1913, p.288, 289, 290
J’étais las du tapage qui se faisait autour de moi ; j’éprouvais un immense besoin de solitude et de repos. Je ne me dissimulais aucunement l’échec de la tentative que j’avais faite pour émanciper la pensée catholique. Il aurait été facile de compter ceux qui m’avaient compris. A de rares exceptions près, rien de plus superficiel que les jugements de la presse sur un débat qui, au fond, était tragique pour l’Eglise autant que pour moi. Je me sentais isolé entre cette Eglise prête à me rejeter comme un novateur dangereux, et le siècle qui, pour quelques jours, trouvait amusant le duel d’un abbé avec la hiérarchie catholique.
Après l’excommunication : état d’esprit d’Alfred Loisy
Lorsque, seul entre tous ceux de ma nation dans un temps de lutte contre l’Eglise, je fus frappé de l’excommunication nominative, j’avais depuis huit jours, cinquante et un ans accomplis. Mais beaucoup de mes années avaient compté double. Je me sentais vieux et fatigué, et les médecins me confirmaient dans ce sentiment. C’était pour terminer mes jours auprès de ma famille que je m’étais retiré à Ceffonds. Je n’attendais plus rien de la vie, et si l’excommunication me rendait la liberté, elle ne m’apportait aucun espoir de situation ou d’action dans la société contemporaine. Elle m’assurait seulement, ou du moins elle paraissait m’assurer la faculté d’un travail indépendant et une fin relativement tranquille.
Alfred Loisy, Mémoires III, Paris, Ed Emile Nourry, 1931, p.5
Le grand bruit qui continuait de se faire dans l’Eglise à mon sujet ne m’inquiétait plus. Ma paix intérieure était entière. Désormais je n’aurais plus l’air de professer une doctrine que je trouvais de plus en plus indéfendable, de servir une Eglise dont je ne pouvais approuver sans réserve les desseins ni les pratiques. Pour retrouver dans mes souvenirs une pareille sécurité de l’âme, il m’aurait fallu remonter au temps de mon adolescence, lorsque, sans aucune préoccupation d’avenir, sans aucun trouble d’esprit ni de conscience, aux heures libres que me laissaient les leçons de mon curé, j’aidais ma mère dans le soin des volailles, de ses abeilles et de son jardin.
Réactions de la presse à l’issue de l’excommunication
Le jour où paraissait ce décret était le dix-huitième anniversaire de la promotion de M. Loisy au doctorat en théologie. Le Saint-Office ordonna à l’évêque de Langres d’afficher cette sentence dans les principales églises du diocèse : elle le fut dans les églises de Ceffonds et de Montier-en-Der. Dans ses Mémoires II, p.645, M. Loisy raconte qu’un jeune homme parent de son beau-frère arracha ce papier. Il ajoute : « Il paraît que d’après notre législation, j’aurais eu le droit de le faire enlever, mais que l’autorité publique n’avait à intervenir que sur ma réquisition. Pour ma part, j’aurais cru plutôt qu’un acte violent, commis publiquement par un étranger sur notre territoire, contre un citoyen inoffensif, devait être réprimé sans autre forme de procès. »
Un curé voisin recommanda même aux prières du prône l’excommunié en le traitant de « pauvre déséquilibré ». La presse catholique expliqua naturellement à ses lecteurs dans quelle position se trouvait M. Loisy en vertu de la sentence inquisitoriale et que « tous devaient l’éviter »
Voici le commentaire de La Croix (10 mars 1908):
« Désormais, toute relation de convention, correspondance, tout rapport de vie civile ou privée avec lui est interdite aux catholiques, hors les cas de nécessité temporelle ou spirituelle pour l’excommunié ou les fidèles et autres cas prévus par les canons. »
La Semaine religieuse de Cambrai ajouta les détails suivants :
Un excommunié de ce genre doit être rigoureusement exclu des divers offices. S’il a l’audace de s’y ingérer, il doit être invité à se retirer ; s’il s’y refuse, il doit être expulsé, mais sans violence ; s’il ne peut être ainsi expulsé, les fidèles doivent se retirer, ainsi que le prêtre, à moins qu’il ne soit au canon de la messe. En ce cas, il doit la continuer, avec son seul servant, jusqu’à la communion du précieux Sang, et se retirer alors à la sacristie pour y dire les prières de la communion, de la postcommunion et le dernier évangile.
L’Ami du Clergé dit gravement :
Il ne peut être ni juge, ni plaignant ; ni procureur, ni avocat, ni témoin, ni curateur, ni exécuteur testamentaire, ni faire licitement des contrats et des testaments. L’Eglise lui refuse la sépulture ecclésiastique, et la présence de son cadavre est une cause de pollution pour le cimetière.
Le Siècle du 15 mars 1908
Le décret qui frappe cet ecclésiastique a été accueilli par tous les catholiques sincères avec une douloureuse satisfaction… Désormais les blocards, les juifs, les modernistes et les francs-maçons peuvent applaudir Loisy. L’histoire nous enseigne ce que vaut l’applaudissement immoral des ennemis du Christ.
Ces explications ne recueillirent pas le succès politique qu’espéraient sans doute les publicistes catholiques. Dans le diocèse de Langres, où le décret du Saint-Office fut affiché, maîtres d’école, commerçants, agriculteurs, écrivirent à l’excommunié pour lui demander les livres défendus et protester contre l’intolérance cléricale…
Un léger nuage vint cependant le troubler. Sa domestique, conseillée par de pieuses personnes, le quitta. Mais comme elle ne se plut pas dans sa nouvelle place, elle revint chez lui.
Extrait de Alfred Loisy, sa vie – son œuvre » Albert Houtin, Félix Sartiaux, publié par Emile Poulat, Paris, 1960, p. 151-153.
Serment anti moderniste
Saint Pie X: motu proprio Sacrorum antistitum, 1er septembre 1910
Deux années après la condamnation d’Alfred Loisy, les étudiants et membres des institutions d’enseignement catholique (séminaires et facultés catholiques) devaient à l’entrée de leur cursus universitaire prononcer le serment anti moderniste que nous vous proposons dans son texte latin.
JURIS JURANDI FORMULA
Ego… firmiter amplector ac recipio omnia et singula, quæ ab inerranti Ecclesiæ magisterio definita, adserta ac declarata sunt, præsertim ea doctrinæ capita, quæ, hujus temporis erroribus directò adversantur. Ac primum quidem Deum, rerum omnium principium et finem, naturali rationis lumine per ea quæ facta sunt, hoc est per visibilia creationis opera, tanquam causam per effectus, certo cognosci, adeoque demonstrari etiam posse, profiteor
Début du serment anti-moderniste en français
Moi, N…, j’embrasse et reçois fermement toutes et chacune des vérités qui ont été définies, affirmées et déclarées par le magistère infaillible de l’Église, principalement les chefs de doctrine qui sont directement opposés aux erreurs de ce temps « . …. » Je me soumets aussi, avec la révérence voulue, et j’adhère de tout mon cœur à toutes les condamnations, déclarations, prescriptions qui se trouvent dans l’encyclique Pascendi et dans le décret Lamentabili.
